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Chronique de la vie quotidienne au bloc opératoire

Auteur : JFS - -11/02/2009
Enfant, vous aviez rêvé de devenir anesthésiste à l'APHP. Après de
nombreuses années d'études médicales ponctuées de concours difficiles, vous
êtes enfin aux pieds des tables de salles d'opération, habillé en bleu de
chauffe, prêt à intégrer le monde merveilleux de la communauté solidaire des
praticiens des hôpitaux.

Vous venez de recevoir votre ordre de mission sous forme d'un planning
mensuel d'activités prévisionnelles. A la loterie de la redistribution des
salles vous avez tiré la 1 plus la 2 (certains tirages vont par 2, d'autres
pas). Bonne pioche. Le programme de la salle 1 est ambitieux, il se termine
à 21 h 20 (voir planification IPOP du lundi 19 janvier 2009, ou mardi 20….).
A la lecture de cette feuille de route, vous décidez de terminer la lecture
de « Guerre et Paix », lecture débutée en seconde du lycée mais abandonnée
en première à la page 247. Pensez néanmoins à vous équiper d'une lampe
frontale, de cent Kg de plomb, de bouchons auriculaires, de patience et
d'optimisme.

Soucieux de la qualité de la prise en charge et de la sécurité des soins,
vous optez pour la visite préalable de vos patients, la veille de leurs
interventions. Première erreur. Une grande partie d'entre eux seront opérés
dans d'autre salles que celles initialement affichées. Le contrat de
confiance que vous avez souhaité passer avec les malades, en le
personnalisant, s'avère ainsi caduque. Par contre, il est conseillé de
réviser au préalable les bonnes pratiques sur le site de la SFAR, chez vous
après dîner, ou d'acquérir un Blackberry car vous n'aurez pas accès à
Internet au bloc opératoire. Supprimé, confisqué par une autorité invisible
et muette.

Même si vous êtes matinal et enthousiaste, il vous est conseillé de ne rien
débuter sans consulter au préalable le tableau de répartition de vos
collaboratrices IADE. Attention à la case vide, remplie par des promesses
qui n'engagent que ceux qui les écoutent, ou abandonnée à l'interne riche
de 3 jours d'expérience au front. D'ailleurs ce dernier commence sa
formation de brancardier faute d'agents en nombre suffisant. Il s'installe
d'emblée, sans ordre, dans une condition autre que celle à laquelle il était
destiné et préparé….pour le bien du patient. Il a l'esprit d'équipe mais ne
sait pas encore dans quelle équipe il joue.

Dès, environ, 8 heures les praticiens à double appartenance, publique et
libérale, enchaînent toutes les demi-heures les interventions de courtoisie.
Ils surveillent d'un œil inquiet la disponibilité des salles d'opération
affectées à d'autres disciplines et les mouvements en salle de réveil.
Parallèlement, dans une salle contiguë, vous pourrez mettre en pratique un
exercice périlleux, l'anesthésie sans chirurgie ou plus précisément sans
chirurgien, celle qui vous laisse le temps de méditer sur le paradigme de
l'anesthésie hospitalière confrontée à l'inefficacité des organisations
sociales préhistoriques qui ont précédé la tarification à l'activité.

Quinze heures. Il est temps de procéder aux interventions complexes,
hémorragiques choquantes, confiées à des jeunes seniors dynamiques et
empressés, piaffant d'impatience de montrer leurs capacités opératoires. Ne
paniquez pas, les réanimations ont été informées quinze jours auparavant et
seront, peut-être, en mesure de libérer une place dans 48 h, après la
réunion mensuelle du comité d'éthique (j'anticipe pour 2027).

Quinze heures trente. Vos collaboratrices IADE annoncent prudemment leur
prochain départ, désolées d'abandonner en cours de programme les praticiens
qu'elles ont côtoyés, assistés, choyés, dès potron-minet. Elles laissent
derrière elles les décalées qui tiraillées entre les appels des différents
secteurs font comme elles peuvent, à la manière d'une déesse indienne, dans
l'attente d'un arbitrage improbable par la hiérarchie. Fixées en salle
d'opération, prises à témoin par des acteurs chafouins ironisant sur les
piliers de la cafetière ou exposant au public, perplexe, leurs convictions
politiques, leurs soucis financiers et autres billevesées. Pour cela, entre
autres, elles méritent notre reconnaissance et notre confiance.

Ne croyez pas être mieux loti si vous intervenez en salle 3 et 4. Naïvement
vous avez cru, a tort, que la discipline exercée dans ce deux pièces se
terminait moins tard. Aussi , vous avez organisé en fin d'après-midi vos
rendez-vous avec le dentiste, votre avocat, ou avec le proviseur du lycée de
votre enfant. Erreur, car vous n'avez pas tenu compte du jeu de chaises
musicales dont la partition prévoit que tout local libre est destiné à être
occupé par un mal logé..

L'arrière cour, ou salle de réveil, ou SSPI pour les scientifiques, n'est
pas dénuée d'actions voire d'intrigues et de rebondissements. Mes conseils :
réservez, prenez des options, surveillez les cours de près. Les places
prennent rapidement de la valeur surtout en fin de matinée et en début
d'après-midi. Vous aurez à négocier avec les opérateurs ultra-libéraux aux
aguets, aiguillonnant les collègues afin d'obtenir la précieuse signature de
sortie qui fait la place aux suivants. Vous découvrirez également le 11°
commandement des tables de la loi du bloc commun: "En salle de réveil tu
extuberas". Pressé par les opérateurs soucieux d'enchaîner les cas pour
répondre aux impératifs de la tarification à l'activité et par les
brancardiers soumis à des impératifs secrets vous libérez les lieux encore
sanglants, courant derrière l'opéré apnéique, espérant le rejoindre avant
l'anoxie létale.

Deux gongs rythment le rituel quotidien du bloc opératoire, 13 h et 17 h.
Celui de 13 h, c'est l'espoir de ceux qui partent pour des activités
également soutenues et contraignantes mais autonomes. Les remplaçants,
dubitatifs, scrutent avec attention les programmes opératoires anticipant
la raréfaction progressive des ressources humaines qui va conduire
immanquablement aux affrontements vespéraux, conséquences invariables d'une
non-organisation concertée.

Seize heures, c'est le moment des oppositions, mais aussi des tentatives de
séduction ou de chantage au nom du respect des engagements pris auprès des
patients en état de jeûne. D'ailleurs, d'après vos interlocuteurs, ces
engagements auraient été validés sur le strapontin accordé à notre caste à
l'occasion des réunions hebdomadaire de programmation. Le départ de la
plupart des IBODE pacifie l'enceinte. Le calme et la sérénité
réinvestissent cahin-caha l'arène. La bête est blessée mais elle a encore
ses oreilles. Appartenant à une espèce en voie d'extinction, l'estocade qui
lui était promise est reportée à plus tard.

Dix-sept heures, la garde apparaît et analyse la situation, accordant selon
ses convictions, l'autorisation de départ a quelques heureux élus, à moins
que les spécialistes des bâtiments éloignés n'aient émis des messages
d'alerte dès 15 H, qui pour un péritoine qui merdoie, qui pour un appendice
qui s'enflamme. Si vous n'appartenez pas à la catégorie des sortants (sortie
que vous aviez prévue avec vos amis de longue date) vous bénéficiez d'une
prolongation de jeu que vous pouvez espérer transformer, à vos risques et
périls, en « p » additionnel. Néanmoins, ne vous bercez pas d'illusions
l'essai sera systématiquement contesté ou tout simplement ignoré et biffé
par l'Administration de la nouvelle gouvernance.

La nuit venue, enfin de retour, vous aurez le droit, entre deux apnées du
sommeil provoquées par vos anxiolytiques, de rêver d'un bloc idéal, animé
par une gestion concertée qui se réfère à une charte où sont clairement
précisés vos droits et devoirs, compte-tenu des moyens de sécurité mis à
votre disposition. Vous fantasmerez sur un monde hospitalier idyllique ou
les professionnels se respectent mutuellement et respectent les patients qui
confient leur santé à la vigilance des soignants civilisés…

"I have a dream." (Martin Luther King)



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